DU RIFIFI SUR L'OLYMPE

05 octobre 2008

Chapitre I

Un calme Olympien

Il faisait déjà grand jour quand l’homme se leva et s’approcha de la fenêtre. La lumière matinale rendait le ciel cinglant. De la terre humide s’échappaient des volutes immaculées. Il resta un long moment à observer les rais de lumière qui s’accrochaient aux silhouettes noueuses des oliviers. Il se dirigea vers la cuisine. Elle avait laissé la porte ouverte. Il attrapa une orange dans le fruitier en terre et s’immobilisa sur le pas de la porte. La pomme d’or se réchauffait dans la chair tiède de sa paume. Ce n’est que plus tard, quand la matinée serait bien avancée, qu’il dénuderait ce fruit juteux. Y mordre à pleines dents marquerait le nouveau tempo du jour, légèrement plus rapide. Nature crépitante. Insectes aux pas furtifs. Vent bruissant dans les feuilles. En attendant, il appréciait cet instant où la maison était muette, sauve des vociférations de sa femme.

Rhéa avait dû se rendre chez une de ses sœurs ou de ses filles, une semblable en tout cas. Elle s’y plaindrait de son époux, récriminerait sur sa lenteur débonnaire et débusquerait avec avidité les derniers potins. Il verrait approcher sur le chemin poussiéreux sa silhouette massive, et il devinerait sans peine la poussière d’amande restée collée sur ses lèvres gourmandes. En l’embrassant, il sentirait l’odeur poivrée de ses cheveux noirs. Il fermerait brièvement les yeux à l’idée de croquer sa bouche charnue comme une grenade trop mûre.

Il aimait ses journées sans surprise. Les minutes tombaient gouttes à gouttes sur le pré brûlé par l’été. Il pouvait contempler sans bouger le village blotti au fond de la vallée, les silhouettes qui couraient seules ou avec leurs petits vaisseaux à quatre roues. Il sentait le temps s’étirer entre ses doigts comme une pâte molle. Il en appréciait la texture douceâtre. De la terre encore humide de la nuit s’élevaient des bras laiteux qui caressaient l’herbe jaunie et s’accrochaient aux maigres silhouettes feuillues. C’était l’instant béni où le merveilleux se révélait aux yeux des hommes. Au détour d’une promenade matinale, lorsque le vent léger du matin fait frissonner la peau. Le long d’une voie rapide, quand, dans un vallon oublié, un rêve ancien caresse un front soucieux. De longues écharpes de brume, diaphanes et cotonneuses, le sourire d’une fée à l’abri d’un rayon de soleil. Qui sait si ces êtres de chair, sans foi ni loi ne pouvaient croire - ô fugitif éclat temporel - en l’existence d’autres mondes, au-delà des apparences… comme un bref effet de lumière.

Il attrapa le bâton noueux posé devant la porte d’entrée. Là-bas, plus au sud, il pourrait apprécier la descente abrupte de la montagne sur l’isthme de Corinthe. Il jouirait du tourbillon des couleurs franches, bleu, vert émeraude des eaux dormantes, ocre des terres, pureté d’un torrent qui se tarirait bientôt. Il s’amuserait du rire des chèvres déferlant des hautes prairies vers des pâturages plus fournies. Il rentrerait, juste avant cette période de bronze et de chaleur où il fait bon se reposer. il rejoindrait un fils, un neveu, quelqu’un qui l’attendrait à l’ombre du vieil eucalyptus. Apollon peut-être, qui geindrait de n’être plus qu’une statue. Celui-là n’arrivait décidément pas à accepter que leur ère ait pris fin. Ou Zeus, un jour de jeûne : sans déesse, sans nymphette, sans mortelle.

Il ressentait lui-aussi cette perte car il devinait que leur existence dorée touchait à sa fin. Les dieux s’effaçaient dans la mémoire des hommes. Toutes ces matinées à inventer de toutes pièces l’Olympe, des heures à se chicoter sur la guerre de Troie pour savoir quel clan choisir, des nuits blanches sur Médée, de franches rigolades avec les métamorphoses d’Ovide : ces échos surannés lui faisaient encore mal.

Il était revenu à pas lents près de l’eucalyptus qui veillait, avec l’assurance que donne un âge vénérable, sur la maisonnette blanche. Son regard fut attiré par un mouvement au loin, un point qui venait rapidement vers lui. Qui était ce visiteur ? Il plissa les yeux, manœuvre inutile vu l’éclat du disque solaire. Il posa son bâton et s’assit sur le banc de pierre.

Chronos n’avait plus qu’à attendre que se rapproche le tumultueux nuage de poussière brune. Il essaya à nouveau de deviner qui était l’inconnu. Quoique, il avait sa petite idée. Encore une avancée cahotante de ce qui ressemblait une moto matinée d’une troisième roue. Une sorte de triporteur. Oui, c’était bien elle. Pas de doute. Iris la pétulante, la colorée messagère des dieux.

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Chapitre II

Livraison par DHL (Déesse Hautement Laconique)

C’était bien Iris, la messagère des dieux. Chronos aurait préféré une autre voyageuse ; Déméter par exemple, qui profitait de l’extension du réseau aérien pour goûter à tous les étés de la planète. Elle affichait une mine dorée qui contrastait avec la figure de mère éplorée que quelques érudits gardaient encore en mémoire. C’est vrai, elle  le ravissait par ses frasques, affichant un sourire époustouflant et cachant ses yeux parme sous une paire de lunettes noires. Il se souvenait du jour où était née la légende de Perséphone et de sa génitrice. Le ciel étincelait au milieu des chants des cigales. Eux, installés sur la plage vierge d’une des interchangeables minuscules îles grecques, avaient bu, fêté l’insouciance d’être sur terre dans l’unique dessein de servir d’illusions aux hommes. De cette soirée diantrement partousarde étaient nés deux mythes incontournables, qui avaient eu un franc succès : Déméter et Perséphone, contrastant avec Dionysos et ses Bacchantes déchaînées. Un moyen d’équilibrer cette fichue balance du bien et du mal qu’ils devaient respecter. Résultat un devoir sur la piété filiale et la fidélité et une copie pour folie et sexe débridés… Le parfait reflet de leur bande de joyeux noceurs. Avec leur apparence humaine, se dire qu’ils étaient des dieux, n’était-ce pas risible ? Sans parler de morale, avaient-ils au moins une âme ? Pas sûr. Chronos secoua sa crinière argentée : hors de questions de démarrer les questions existentielles, c’était un boulot de philosophe, pas de divinité. Il plissa à nouveau les yeux. Ce soleil d’août était vraiment perturbant. Il essaya d’utiliser sa main comme une visière. Oui, c’était elle, il ne pouvait s’y tromper. Iris la pétulante, Iris la colérique. Imprévisible. Messagère des dieux. Dans le dernier sursaut de sa moto pétaradante, elle enleva son casque et secoua les dizaines de tresses aux perles colorées qui ornaient son visage abyssin. « Tu t’es fais une tête de méduse ? » Iris ne lui répondit pas, extirpant une épaisse enveloppe kraft de sa sacoche. Il insista : « Il me semble que tu as déjà arboré cette charmante coiffure. Je me trompe ? » Son regard brumeux de myope qui dédaigne les lunettes et autres futilités s’attarda un instant sur le vieil homme avant d’attraper dans sa ligne de mire le vol capricieux d’un papillon. « Oui, en Afrique, il y a quatre ans, deux mois et six jours. Je revenais du Congo Brazza. Mais là, les petites nattes, c’était dans un bouge dans un quartier de la Capitale. J’avais ce pli à prendre pour toi et je me suis égarée. J’ai trouvé amusant de changer de tête. » Il ne releva pas, l’ayant découverte successivement en Marylin, en bonze, son crâne étant d’ailleurs de toute beauté. Le sang hellène à n’en pas douter. Le silence s’abattit brutalement sur eux. Chronos s’en amusa. Il en était toujours ainsi avec la messagère. Elle débarquait, semant la pagaille sur son passage, bousculant leur train-train avec ses mœurs bariolées. Elle dévidait tout un chapelet d’informations en prenant à peine le temps de respirer. Et soudain, panne de son. Arrêt du direct. Qui s’éternisait parfois dix minutes, parfois une heure et plus. Le vieil homme savait que cela mettait la plupart de ses condisciples dans une fureur extrême. Lui s’en fichait, quelle importance ? Ne rien dire, ne pas parler. Il trouvait cela plutôt agréable. Laisser la vie en suspens. Ne rien contrôler ou simplement prendre le temps d’accepter un changement. Ou même rien. Juste être là, aux côtés de quelqu’un, sans attente. Il savait qu’alors le sablier du temps s’interrompait. Oh ! Pas pour longtemps ! Juste assez pour qu’il puisse se couler dans un interstice d’éternité.

« Bon, Chronos, c’est pas tout çà, mais j’ai du boulot. Je suis venue t’apporter cela. » Brusquement tiré de sa rêverie, le dieu du temps regarda d’un air méfiant l’épaisse enveloppe kraft qu’une Iris à la mine goguenarde agitait. Tous deux se dirigèrent vers la petite maison aux volets lavande. Ils s’installèrent dans la cuisine et Chronos sortit deux verres et un pichet de vin frais. Son pouls était plus rapide qu’à l’accoutumée mais aucune nouvelle, bonne ou mauvaise, ne pourrait les empêcher de savourer la production dionysiaque à sa juste valeur. Iris, les yeux mi-clos, égrena son rire mutin. « Ma main à couper que tu aurais cette réaction. Ton monde peut s’écrouler, tu sauras toujours profiter de l’instant présent. » Elle fit glisser l’enveloppe sur le bois ciré jusqu’au vieillard. Celui-ci, pour la première fois de sa longue existence divine, ressentait une vague pointe d’angoisse. Mauvais signe. Il se servit un autre verre : qui pouvait dire si les suivants auraient encore ce délicat goût de fraises écrasées ? Son regard s’attarda sur les murs familiers de sa maison, il aperçut un bout de ciel pervenche et un nuage qui s’effilochait. Il sortit un coutelas de sa poche et entreprit de défaire la ficelle qui entourait le paquet brun oblong. Il en sortit une liasse blanche de feuillets imprimés. Un logo barrait le haut de la première page. Un temple rococo dessiné sur un nuage : le Ministère…

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Chapitre III

Des nouvelles d’en bas qui vous font tomber de haut

La lumière avait imperceptiblement changé. Chronos se leva. Une soudaine douleur lui vrilla les tempes. Il attrapa un vieux pull et sortit. Il savait qu’Iris le laisserait seul le temps de regarder plus attentivement le charabia administratif qui lui avait été envoyé. Il devinait plus qu’il ne le voyait le paysage familier qui l’entourait. Ses pensées lui échappaient, comme affolées, dévidant avec insistance la journée, des pans de passés, les jours funestes comme aujourd’hui. Elles voletaient, s’attardant aux indices avant-coureurs d’une catastrophe imminente. Trop de copinage avec les aruspices et cette Cassandre des malheurs.

Il relut plusieurs fois la lettre, s’arrêtant sous un arbre, avançant de quelques pas. Il sentait bien derrière lui la présence dansante d’Iris qui le suivait pas à pas. Il avait d’abord pensé à une retraite anticipée. Les autorités se seraient soudainement rappelé l’existence de dieux un peu passés de mode. Cela aurait été un moindre mal car le changement de statut n’aurait pas modifié magistralement le cours de leurs vies. Non, les feuilles du ministère puaient la cabale et le coup fourré. Une idée à deux sous d’un fonctionnaire zélé qui avait gravi les échelons à coups de flagornerie. Ciel que la nature humaine était vile, prévisible et immuable. Bref, cette étroitesse d’esprit transpirait sous les formules ampoulées dactylographiées : « Dans le désir de mener à bien les réformes actuellement en cours dans le monde et afin de lutter contre la déperdition des fonds des nations, une vaste réforme de nos institutions a été entreprise. Des convocations vous seront remises. En entretien individuel, nous pourrons ainsi évaluer de manière objective le réel bénéfice que la communauté a retiré de vos services et de ceux de votre équipe. Nous espérons votre entière coopération, qui nous permettra d’assurer à nos concitoyens un meilleur service à un moindre coût. » En gros, cela voulaient dire que de gros ennuis se profilaient à l’horizon. Quelle idée aussi avait-il eu de se faire élire représentant de la clique olympienne ? Il fallait être suicidaire pour se charger d’une pareille équipe de bras cassés. Il soupira, il n’avait pas vraiment eu le choix. Les volontaires ne s’étaient pas bousculés au portillon, les autres velléités de représentation se résumant à des non-choix, le colérique et fougueux Arès (la guerre assurée) ou la non moins redoutable Thétis (périr dans les flots !). 

De lui dépendait donc le sort de leur petite communauté, l’avenir qui se dessinait devant eux et aussi celui de leurs créations. Il interrogea un peu Iris. Comme il s’en doutait, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Il faudrait peu de temps pour que les lieux soient envahis par le panthéon grec au grand complet. Et les autres aussi, les héros de seconde zone, Tantale, Niobé, les Néréides, les géants… Une atmosphère de poulailler géant. En gros, ça allait être le bordel, au propre comme au figuré. Les mythes et les habitudes ne risquaient pas de changer d’un iota.

Il resta là, immobile. Sa respiration lente, sifflante, venait à peine troubler la quiétude environnante. Il attendait, attentif à ce mouvement qui montait de la vallée par tous les chemins, à ce bruit sourd qui se formait ici et là, au pied des sources, à l’abri des restes d’une colonne antique, cette clameur qui gonflait peu à peu et qui amènerait chaque divinité, chaque déesse, chaque infime héros sur le sentier qui conduisait à la petite villa aux volets lavande. Et cette angoisse, qu’ils avaient longtemps occultée,  cette peur non seulement de glisser dans le néant mais aussi de voir le passé s’effacer comme disparaissent les inscriptions gravées dans les pierres tutélaires semblaient lentement assombrir le ciel et engloutir les collines avoisinantes.

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Chapitre IV

Une tribu au grand complet

C’était la fête.  Ils étaient tous là, la famille réunie au grand complet. Tantale, qu'il n’avait pas vu depuis qu’il s’était réfugié en Australie. Les amazones, qui avaient bien leurs deux seins. Elles étaient venues en bus, la situation était bien trop urgente lui expliqua Hippolyte. Il serra la main à quelques faunes et à ce cher Chiron. Il remarqua certains couples légendaires qui s’éclipsaient  un long moment. Enfin, quoi ! Ca gesticulait, s’embrassait à tout va. Déjà un grand feu avait été allumé et on entendait de la musique. Mais si le plaisir des retrouvailles dura une partie de la nuit, la raison du rassemblement et ses conséquences probables refirent rapidement surface. Place aux discussions.

Après des heures de palabres et de crises larvées ou ouvertes, Ulysse avait, avec sa finesse habituelle, résumé la situation, pesé le pour, le contre, émis hypothèses et déductions. Mais l’essentiel était là : dans cinq heures et dix-sept minutes, Chronos devait se présenter devant l’autorité de tutelle. Soit neuf heures trente tapantes. Pour le transport, Hélios s’était proposé, on pouvait compter sur sa ponctualité. Chronos sentit une chape de fatigue lui broyer les épaules ; encore une heure avant de les renvoyer tous dans leurs pénates. Les tranquilliser, les assurer qu’ils seraient tenus au courant. Il savait bien que l’exercice est un peu vain mais parfois il fallait juste faire les choses même si l’espoir restait mince. Ils s’étaient tous retirés, un léger sourire aux lèvres, une lueur amusée dans les yeux à l’évocation du diabolique labyrinthe, des rêveries dans le jardin des Hespérides et des travaux d’Héraclès. On pouvait aussi noter un excès d’ambroisie. Dire qu’il en avait même bu une coupe parce que… parce que lui, que seuls les parfums capiteux des vins athéniens apaisaient, avait décidé de faire comme si. Comme s‘ils étaient de vrais Dieux, immortels et respectés. Avec leurs rites et leurs cultes immuables.

Rhéa s’était approchée de lui. Elle avait bien des défauts mais sa fidélité était légendaire. Il la regarda tendrement. Il était temps de rentrer et de tâcher de trouver le repos. Même si mille idées tournaient dans sa tête. Heureusement le nectar des dieux l’emmènerait sans effort dans les bras de Morphée. Ils s’attardèrent, tendrement enlacés, à observer les étoiles. Ils les connaissaient par cœur, leur éclat, leur place dans l’immensité sombre, changeante suivant les saisons et surtout leurs histoires : Orion le grand chasseur et Vénus, les Pléiades, les Dioscures, ces sacripants. Ils s’arrêtèrent un instant en admirant le ballet gracieux des Perséides. Ils  gravirent ensuite lentement le petit chemin pierreux. Un dernier regard sur le seuil d’entrée vers la Voie Lactée et la porte violine se referma sur le couple vouté.

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Chapitre V

Un fanal dans la nuit

Il entendit le trottinement discret de son épouse. Une main douce malgré l´âge se posa sur son épaule. Elle tira doucement sa manche, il se retourna lentement, détachant ses yeux de la vallée avec peine, et la suivit. Sa toge était prête. Il était temps d´y aller.

Les aiguilles indiquaient neuf heures quinze sur le cadran de l´église baroque qui contrastait avec les austères bâtiments du ministère. Chronos secoua sa chevelure argentée. Il ajusta quelques plis, embroussailla sa barbe et ses sourcils. Il avait vraiment perdu l´habitude de porter le costume traditionnel. Il s´appesantit sur le petit groupe qui l´avait accompagné: Rhéa, Zeus, leur turbulent et célèbre rejeton, Hermès son petit-fils tendrement aimé, et le vieux Chiron. Il omit intentionnellement de voir l´angoisse tapie sous les sourires de façade. Face à l´épreuve, il leur avait toujours seriné Faîtes bonne figure. Il serra quelques mains, caressa la joue de Rhéa et se dirigea d´un pas ferme vers la porte vitrée qui le séparait de l´immense hall pavé de marbre rosé et des corridors en enfilade où s´alignaient les portes numérotées à l´infini. Il ne se retourna pas et tendit sa convocation au planton de service.

Après avoir longtemps cherché, il finit par trouver le service désigné dans la convocation. Il s’assit sur une des banquettes en bois ciré, inconfortable, et attendit. Boiseries lustrées et rangée de portes anonymes. Il regarda à nouveau le petit bout de papier bleu que lui avait tendu la réceptionniste. Bureau 404 – B03. Il leva la tête et observa un long moment les lettres et les chiffres chromés sur la porte de droite. Minuscule dans cet immense corridor vide, comme une perle solitaire sur un long cordeau, frissonnant sous sa toge à l’antique, il se sentit profondément seul et suranné.

Il était plongé dans ses pensées depuis une éternité lui semblait-il quand quelques bonzes vêtus de soie orangée et une femme aux yeux alourdis de khôl et dont chaque pas faisait cliqueter les médailles qui ornaient ses chevilles. Ses pieds nus effleuraient avec grâce les lattes brunes. Présentations succinctes. Puis plus un mot, tous semblaient faire preuve d’un calme hors du commun. Hormis un léger tic au coin de la bouche du vénérable asiatique ou un tremblement furtif des breloques dorées. Ou un raclement de gorge inopportun.

La porte de droite s’ouvrit doucement, provoquant un léger flottement divin. Les bonzes se levèrent en un gracieux ballet, et Chronos se retrouva seul avec sa voisine, entourée d’un nuage odorant d’épices. Poliment, il s’enquit de ses origines, de sa spécialité. C’était une déesse populaire résidant à Saint-Domingue mais originaire d’Afrique. Avec des origines fortement chrétiennes. Un métissage, donc. Chronos, « Grec, simplement grec. » Il se rembrunit en écoutant ses paroles. Comme leurs pouvoirs avaient diminué ! Ils apportent un peu d’érudition ou de piquant dans la vie des hommes. Quelques vérités éternelles et des mythes enchanteurs. Que pensait-il venir accomplir ici ? Protéger les siens ? Lui, le vieillard chenu. Et de quoi ? De leur inutilité. Les humains les considéraient désormais comme des idoles de pacotilles. Quoi qu’ils fassent, ces derniers s’éloignaient d’eux, grisés par d’autres lucioles. Peut-être cette femme, jeune encore, était-elle la dépositaire de quelques illusions de jeunesse ? Sans doute croyait-elle posséder la source vivifiante capable d’étancher cette quête incessante, cette soif de connaissance inextinguible que chacun porte en soi ? Bah, les dieux ne sont que des effigies usées. Il se sentait las, épuisé d’avoir touché l’incroyable légèreté et la vacuité désarmante des hommes. Dérisoire labeur que de leur servir de fanal dans la nuit.

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04 octobre 2008

Chapitre VI

Sur un banc du ministère, en bois, et le moral au plus bas.

La porte de gauche grinça ; il était temps de se présenter à ses juges - en réalité, une rousse assez agréable dont l’expression indéchiffrable le mit subitement mal à l’aise. Etait-elle réellement humaine ? Elle le détailla de la tête au pied avant de lui monter une chaise et planta un regard en acier bleuté dans ses yeux usés. Quoi, un homme ne peut apprécier les belles choses ? Il s’était simplement senti hypnotisé par le pendentif de mauvais goût qui se perdait dans les vallonnements d’un décolleté pourtant bien amical, lui. Il pensa aux globes dodus qui se devinaient sous les cotonnades colorées de la charmante Dominicaine et d’autres encore. Mais c’était la une première, une rencontre avec des obus à l’agressivité toute teutonique. Une Walkyrie, ce serait bien un complot digne des dieux nordiques, ces fanatiques de l’anneau et autres billevesées. La chaise était aussi inconfortable et dure que l’accueil. La fonctionnaire tendit sa main vers le dossier qu’il tenait dans ses mains. Elle s’en saisit, l’ouvrit à la vitesse d’un éclair et se mit à tapoter nerveusement sur son clavier. Quelques mots glissèrent entre ses lèvres sans couleurs. « Bien. » « Intéressant ». Au final, elle appuya triomphalement sur un bouton et un cube gris cracha quelques feuilles. « Votre dossier est presque achevé, j’ai encore quelques éclaircissement à vous demander. Je passe que j’ai un peu de mal pour savoir qui vous êtes vraiment Cronos ou Chronos, ça vous amuse ce côté double-personnalité, hein ? Bon revenons à votre dossier. Notre service d’enquête est très efficace mais par mesure d’humanité nous laissons à nos employés dix-sept minutes et quarante-trois secondes pour vous défendre. » Le temps de répondre son souffle et Chronos avait déjà entamé son crédit temps. « De quoi m’accuse-t-on ? » bredouilla-t-il. Une erreur de défense qui lui coûta cher car l’adversaire au boucles rousses attaqua illico. D’un ton indigné, elle se fendit d’un discours haineux sur leurs histoires remplies jusqu’à ras-bord d’infamies : rapt, viol, sang, vendetta, guerre, pornographie… « A cause de gens comme vous, il n’y a plus de morale. Celui-là cuisine son fils et le fait servir à ses invités ! Et vos coucheries ? au point où l’on ne sait plus qui est le fils de qui. Tenez, regardez : nous avons fait une enquête chiffrée sur le nombre de viols, incestes, adultères etc. Notre statisticien est en maison de repos. Il a dû créer un nombre de cas particulier jamais atteint ce qui a fichu en l’air son programme. Et vous osez me demander ce que l’on vous reproche ? A cause de vous, des gens ont pondu des théories hasardeuses sur l’Oedipe et d’autres idioties. Ce Freud, là. Et vous traitez tout avec une légèreté, allons-y gaiement le fils oublie de changer de voile et hop un petit plongeon suicidaire, on donne son nom à la mer. Parce que vous donnez quand même dans le morbide. Il faut le dire. En plus vous êtes tellement arrogant que l’on vous retrouve partout. Vous avez même une planète à votre nom ! Saturne ! Pas de protestation : si ce n’est pas vous, c’est votre cousin l’italien. Et Aphrodite, vous croyez que c’est un conte pour les enfants, sa naissance ? D’ailleurs, nous avons vérifié dans le dossier médical de votre père. Non, rien du tout, son intégrité masculine n’a pas été endommagée. Une pure fable mais franchement vous vouliez faire passer quel message ? Que l’éternel féminin fait même perdre leurs moyens aux vieillards ? C’est pas avec des histoires pareilles que vous allez sauver vos têtes ! »

Chronos la vit se lever et sortir d’une armoire quatre gigantesques classeurs. « Là, tout est là. » marmonna-t-elle. Et il sentit la sueur le recouvrir, une pellicule moite et désagréable, la peur. La méduse en face de lui dut le sentir car elle leva la tête : « Vous pensiez vous moquer de nous. C’est fini, bande de suceurs de sang. C’est la fin. » La lueur fanatique qui pointait au fon de cet iris parfait ne lui disait rien qui vaille. Il savait qu’il y avait bon nombre de squelettes enterrés dans l’épais livre qui recueillait toutes leurs histoires. Son esprit se mit à vagabonder. Tiens que devenait-il ce brave Glaucos. Justement il fallait qu’il lui demande…

« Rhâââââââ…. Voilà, non mais ça c’est le pompon ! Comment voulez-vous que nous vous passions cette histoire-là. » Le vieil homme leva les yeux vers la harpie qui se tenait devant lui et qui brandissait une feuille de papier. « Tirésias. » lui lança-t-elle d’un ton accusateur. Qu’avait-il fait le brave ? Il avait plutôt été bon dans sa partie. Une apostrophe cinglante le tira de sa réflexion : « Non mais, comme châtiment, on ne lui a infligé que la cécité à ce monstre mais c’est une guerre qu’il fomentait. » Soudain, il se souvint de l’histoire et ne put se retenir de rire. Si elle savait… Tirésias n’avait jamais été aveugle, enfin le service avait dû constater cela de visu. Pour son changement de sexe temporaire, personne ne lui avait vraiment demandé de précision. Même chez les dieux, on pouvait rester discret. Et ils avaient tous été très fiers de la répartie qu’ils avaient mis dans sa bouche suite à une querelle de la très jalouse Héra avec Zeus : « Si en amour le plaisir était compté sur dix, les femmes obtiendraient trois fois trois et les hommes seulement un. »

Il pouvait en être fier car cinq minutes après avoir rappelé à la rousse fonctionnaire du bureau 404 – B03 cette tirade mémorable, elle le mit dehors sans ménagement avec un dossier de défense à constituer, ou du moins une idée qui pourrait redorer leur blason défraîchi. Mais le ton de la dragonne était sans appel. Comment faire confiance à un avaleur de rejetons ? La porte se referma sur quelques dieux à têtes d’animaux, des orientaux, sans doute de Basse-Egypte à leurs vêtures. Chronos n’avait plus qu’à rentrer chez lui et trouver une idée géniale. Un miracle.

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03 octobre 2008

Chapitre VII

Un signe de Russie.

Les cloches qui sonnaient à toute volée le tirèrent de sa réflexion. Ainsi le vague amas vitré, bétonné sur sa gauche devait être une église. Il s’était retrouvé éjecté du ventre pansu et paperassier du ministère sans même s’en rendre compte. Sans doute avait-il marché à travers les enfilades des corridors boisés. Groggy. Ereinté. Abasourdi par la nouvelle. Etouffé par la voix monocorde par M. Bureau 404 - B03. Il était sorti, un dossier dans les mains, qu’il avait fourré dans son sac de toile. Et il avait déserté les lieux. Tremblant en pensant à un avenir pas très engageant. Même la sacro-sainte religion très chrétienne semblait passer un sale quart d’heure, enfin d’après ce que lui avait fait comprendre à mi-mots leur rousse et bureaucratique tortionnaire ; une histoire de femme pécheresse qui nettoyait les pieds de quelqu’un avec ses cheveux, cela avait fait désordre chez les culs-bénis. A l’évidence, Chronos pouvait se faire un sang d’encre, la mythologie grecque empestait le souffre !

Sur l’esplanade, alors qu’il serrait un imprimé abscons entre ses doigts noueux, il leva les yeux vers un soleil sans fard. Le ciel se rencognait, à l’étroit entre les hautes tours grège. Dire qu’il préférait encore être ici, malmené par les ballotements du cœur de la ville, que dans sa campagne familière. Cette angoisse lancinante lui pesait. Tous ses proches auraient pu lire en lui à livre ouvert ; leur fin était proche et il ne pouvait supporter le reflet de cette faillite dans leurs yeux apeurés. L’imminence de la catastrophe le paralysait. Ici, il sentait la vie traverser son corps. Il était un vieillard certes mais il avait l’allure jeune que tous affichaient avec morgue. Il se mit à déambuler le long des boutiques, des Starbucks et autres chaînes stéréotypées. Finalement cette uniformité maladive avait du bon : elle créait en trois pâtés de maisons une impression de chez-soi à n’importe quel quidam. Entraîné par ce bien-être inédit, il se mit à marcher le long des rues, effleurant les corps pressés et aveugles. Leurs itinéraires raidis qui ne démordaient pas d’un iota le fascinaient ; une trajectoire presque céleste.

Les rues s’emplirent soudain de vendeurs ambulants qui s’apostrophaient à qui mieux mieux colorées. Une symphonie amusée et criarde. Il se mêla sans peine à la foule, s’attardant avec un groupe de touristes à un étal de céramiques, dépassant trois jongleurs, allant à contre-courant en admirant les merveilles éphémères d’un peintre à la craie. Et échoua sur un banc orange étincelant. Il donnait sur un parc à ciel ouvert. Le soleil avait déjà atteint sa course de mi-journée et les familles et les vieillards faisaient mine de rentrer chez eux. La chaleur humide de l’été transperçait l’épais feuillage des chênes qui veillaient sur les badauds. Face à lui, un lac de poche aux reflets émeraude et dorés où croupissaient quelques canards.

Il sentit soudain le poids d’un homme qui s’asseyait à ses côtés. Dans une langue approximative, l’étranger s’adressa à lui. Sans doute sa barbe bouclée inspirait confiance car il lui raconta  en une dizaine de minutes l’histoire de sa vie. Son enfance dans une ville près de Moscou. Les années noires, les années d’espérance. Sa nomination en tant que professeur chargé d’une chaire d’épistémologie des sciences, son grand cheval de bataille, et la déchéance jusqu’à cet emploi d’homme-sandwich pour une agence de voyages spécialisée dans les tours folkloriques à l’est du Danube. Il sortit de la poche droite de son complet gris un dépliant en quadrichromie vantant les charmes suaves de Sainte-Sophie et des ruelles de Cracovie, et une flasque de vodka transparente dont il avala une longue goulée. Etait-ce l’alcool ou la nostalgie ? Ses yeux s’assombrissaient, s’enfonçant douloureusement dans ses orbites. Il chantonna une vieille ballade en russe dans laquelle surnageait des expressions grecques. Soudain, il se mit à gémir sur le devenir de sa patrie, oui sa terre nourricière, une seconde mère pour lui qui avait perdu la sienne en bas-âge. Amalthée oui ! C’était cela. Il faillit faire chanceler Chronos qui ne s’attendaient pas à ce que le fait de mentionner la vieille bique produise un tel sursaut de nostalgie et de sentimentalisme chez le vieil homme.

Et ce fut grâce à ce vieillard larmoyant, que Chronos trouva enfin la solution à ses problèmes. Il se promena encore un peu pour mettre au point les grandes lignes de son projet. Il ne lui restait plus qu’à contacter ses plus éminents et brillants comparses. Ulysse et sa parentèle officielle et officieuse, Sisyphe et Autolycos. Prométhée, dont l’intelligence n’était plus à prouver. Et sans doute, oui il faudrait en passer par là, Epiméthée le bien-nommé, celui qui « pense après » ; qui mieux que lui pourrait comprendre cette actualité qui ne semblait vivre que dans l’instant sans même jeter un regard à la droite imperturbable qui glisse d’un infini à l’autre…

02 octobre 2008

Epilogue

Epilogue

Où un lifting vous redonne une nouvelle jeunesse et confiance en l’avenir...

Rhéa venait d’ouvrir le magazine dont elle caressait la couverture glacée : son petit-fils faisait la Une. Hermès avait réussi  à s’immiscer à un poste-clef du ministère. C’est qu’il savait manier la promotion-canapé avec le doigté que leur conféraient à tous de fréquentes galipettes champêtres ! Il était bien en vue, sur le pont ivoire d’un yacht croisant vers Naxos. Quelle triomphe pour celui qui n’était qu’un paria il y a quelques mois à peine ! Elle jeta un coup d’œil à Chronos. Il n’avait pas changé, il regardait obstinément les collines où il allait bientôt disparaître par quelque sentier connu de lui seul. Un des compromis pour leur survie. Elle se replongea avec délices dans sa lecture, admirant avec orgueil la délicate french manucure qui ornait ses orteils. Des pieds grecs bien sûr ; égyptiens, c’était tellement commun. Surtout en ce moment, quand tout ce qui touchait à la culture hellénistique se transformait en or. Un vrai Pactole. Même les plus ringards, les plus déchaînés d’entre eux faisaient la une de Détective.

Elle regarda déambuler ce parvenu d’Epiméthée et son ondulante femme, Pandore la trop bien nommée, qui jacassaient parmi tous ces corps dorés, liposucés, et ces visages d’adorateurs serviles liftés de frais. Des frimeurs. Elle se réinstalla confortablement : qu’importait ? Leur survie était assurée. Si ce fat et sa poseuse n’avait que trois grammes de cervelle, elle savait que Hermès malgré son sourire de requin avait vite appris les ficelles des comptes d’Helvétie ou des îles lointaines aux noms étranges, Caïmans, Bermudes, Sint-Maarten (quel nom barbare ! quelle idiome rustique !). A défaut d’avoir une immortalité bien éphémère, ils avaient de quoi acheter un avenir.

Chronos avait gravi la montagne d’où il pouvait admirer le berceau de leur second empire : une vaste entreprise où les hommes goûtaient la fugace impression d’appartenir à la gens très fermée des dieux grecs. Il en riait souvent dans sa barbe même si, par moments, il avait la nostalgie de ces matins qui embaumaient l’olivier et la lavande et où seul le babil des oiseaux le distrayait. Tout ce clinquant le fatiguait et il venait, ici, dans ces collines préservées par une montagne de devises retrouver la saveur du paradis, le luxe de l’ennui.

FIN 

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