Un signe de Russie.

Les cloches qui sonnaient à toute volée le tirèrent de sa réflexion. Ainsi le vague amas vitré, bétonné sur sa gauche devait être une église. Il s’était retrouvé éjecté du ventre pansu et paperassier du ministère sans même s’en rendre compte. Sans doute avait-il marché à travers les enfilades des corridors boisés. Groggy. Ereinté. Abasourdi par la nouvelle. Etouffé par la voix monocorde par M. Bureau 404 - B03. Il était sorti, un dossier dans les mains, qu’il avait fourré dans son sac de toile. Et il avait déserté les lieux. Tremblant en pensant à un avenir pas très engageant. Même la sacro-sainte religion très chrétienne semblait passer un sale quart d’heure, enfin d’après ce que lui avait fait comprendre à mi-mots leur rousse et bureaucratique tortionnaire ; une histoire de femme pécheresse qui nettoyait les pieds de quelqu’un avec ses cheveux, cela avait fait désordre chez les culs-bénis. A l’évidence, Chronos pouvait se faire un sang d’encre, la mythologie grecque empestait le souffre !

Sur l’esplanade, alors qu’il serrait un imprimé abscons entre ses doigts noueux, il leva les yeux vers un soleil sans fard. Le ciel se rencognait, à l’étroit entre les hautes tours grège. Dire qu’il préférait encore être ici, malmené par les ballotements du cœur de la ville, que dans sa campagne familière. Cette angoisse lancinante lui pesait. Tous ses proches auraient pu lire en lui à livre ouvert ; leur fin était proche et il ne pouvait supporter le reflet de cette faillite dans leurs yeux apeurés. L’imminence de la catastrophe le paralysait. Ici, il sentait la vie traverser son corps. Il était un vieillard certes mais il avait l’allure jeune que tous affichaient avec morgue. Il se mit à déambuler le long des boutiques, des Starbucks et autres chaînes stéréotypées. Finalement cette uniformité maladive avait du bon : elle créait en trois pâtés de maisons une impression de chez-soi à n’importe quel quidam. Entraîné par ce bien-être inédit, il se mit à marcher le long des rues, effleurant les corps pressés et aveugles. Leurs itinéraires raidis qui ne démordaient pas d’un iota le fascinaient ; une trajectoire presque céleste.

Les rues s’emplirent soudain de vendeurs ambulants qui s’apostrophaient à qui mieux mieux colorées. Une symphonie amusée et criarde. Il se mêla sans peine à la foule, s’attardant avec un groupe de touristes à un étal de céramiques, dépassant trois jongleurs, allant à contre-courant en admirant les merveilles éphémères d’un peintre à la craie. Et échoua sur un banc orange étincelant. Il donnait sur un parc à ciel ouvert. Le soleil avait déjà atteint sa course de mi-journée et les familles et les vieillards faisaient mine de rentrer chez eux. La chaleur humide de l’été transperçait l’épais feuillage des chênes qui veillaient sur les badauds. Face à lui, un lac de poche aux reflets émeraude et dorés où croupissaient quelques canards.

Il sentit soudain le poids d’un homme qui s’asseyait à ses côtés. Dans une langue approximative, l’étranger s’adressa à lui. Sans doute sa barbe bouclée inspirait confiance car il lui raconta  en une dizaine de minutes l’histoire de sa vie. Son enfance dans une ville près de Moscou. Les années noires, les années d’espérance. Sa nomination en tant que professeur chargé d’une chaire d’épistémologie des sciences, son grand cheval de bataille, et la déchéance jusqu’à cet emploi d’homme-sandwich pour une agence de voyages spécialisée dans les tours folkloriques à l’est du Danube. Il sortit de la poche droite de son complet gris un dépliant en quadrichromie vantant les charmes suaves de Sainte-Sophie et des ruelles de Cracovie, et une flasque de vodka transparente dont il avala une longue goulée. Etait-ce l’alcool ou la nostalgie ? Ses yeux s’assombrissaient, s’enfonçant douloureusement dans ses orbites. Il chantonna une vieille ballade en russe dans laquelle surnageait des expressions grecques. Soudain, il se mit à gémir sur le devenir de sa patrie, oui sa terre nourricière, une seconde mère pour lui qui avait perdu la sienne en bas-âge. Amalthée oui ! C’était cela. Il faillit faire chanceler Chronos qui ne s’attendaient pas à ce que le fait de mentionner la vieille bique produise un tel sursaut de nostalgie et de sentimentalisme chez le vieil homme.

Et ce fut grâce à ce vieillard larmoyant, que Chronos trouva enfin la solution à ses problèmes. Il se promena encore un peu pour mettre au point les grandes lignes de son projet. Il ne lui restait plus qu’à contacter ses plus éminents et brillants comparses. Ulysse et sa parentèle officielle et officieuse, Sisyphe et Autolycos. Prométhée, dont l’intelligence n’était plus à prouver. Et sans doute, oui il faudrait en passer par là, Epiméthée le bien-nommé, celui qui « pense après » ; qui mieux que lui pourrait comprendre cette actualité qui ne semblait vivre que dans l’instant sans même jeter un regard à la droite imperturbable qui glisse d’un infini à l’autre…