Sur un banc du ministère, en bois, et le moral au plus bas.

La porte de gauche grinça ; il était temps de se présenter à ses juges - en réalité, une rousse assez agréable dont l’expression indéchiffrable le mit subitement mal à l’aise. Etait-elle réellement humaine ? Elle le détailla de la tête au pied avant de lui monter une chaise et planta un regard en acier bleuté dans ses yeux usés. Quoi, un homme ne peut apprécier les belles choses ? Il s’était simplement senti hypnotisé par le pendentif de mauvais goût qui se perdait dans les vallonnements d’un décolleté pourtant bien amical, lui. Il pensa aux globes dodus qui se devinaient sous les cotonnades colorées de la charmante Dominicaine et d’autres encore. Mais c’était la une première, une rencontre avec des obus à l’agressivité toute teutonique. Une Walkyrie, ce serait bien un complot digne des dieux nordiques, ces fanatiques de l’anneau et autres billevesées. La chaise était aussi inconfortable et dure que l’accueil. La fonctionnaire tendit sa main vers le dossier qu’il tenait dans ses mains. Elle s’en saisit, l’ouvrit à la vitesse d’un éclair et se mit à tapoter nerveusement sur son clavier. Quelques mots glissèrent entre ses lèvres sans couleurs. « Bien. » « Intéressant ». Au final, elle appuya triomphalement sur un bouton et un cube gris cracha quelques feuilles. « Votre dossier est presque achevé, j’ai encore quelques éclaircissement à vous demander. Je passe que j’ai un peu de mal pour savoir qui vous êtes vraiment Cronos ou Chronos, ça vous amuse ce côté double-personnalité, hein ? Bon revenons à votre dossier. Notre service d’enquête est très efficace mais par mesure d’humanité nous laissons à nos employés dix-sept minutes et quarante-trois secondes pour vous défendre. » Le temps de répondre son souffle et Chronos avait déjà entamé son crédit temps. « De quoi m’accuse-t-on ? » bredouilla-t-il. Une erreur de défense qui lui coûta cher car l’adversaire au boucles rousses attaqua illico. D’un ton indigné, elle se fendit d’un discours haineux sur leurs histoires remplies jusqu’à ras-bord d’infamies : rapt, viol, sang, vendetta, guerre, pornographie… « A cause de gens comme vous, il n’y a plus de morale. Celui-là cuisine son fils et le fait servir à ses invités ! Et vos coucheries ? au point où l’on ne sait plus qui est le fils de qui. Tenez, regardez : nous avons fait une enquête chiffrée sur le nombre de viols, incestes, adultères etc. Notre statisticien est en maison de repos. Il a dû créer un nombre de cas particulier jamais atteint ce qui a fichu en l’air son programme. Et vous osez me demander ce que l’on vous reproche ? A cause de vous, des gens ont pondu des théories hasardeuses sur l’Oedipe et d’autres idioties. Ce Freud, là. Et vous traitez tout avec une légèreté, allons-y gaiement le fils oublie de changer de voile et hop un petit plongeon suicidaire, on donne son nom à la mer. Parce que vous donnez quand même dans le morbide. Il faut le dire. En plus vous êtes tellement arrogant que l’on vous retrouve partout. Vous avez même une planète à votre nom ! Saturne ! Pas de protestation : si ce n’est pas vous, c’est votre cousin l’italien. Et Aphrodite, vous croyez que c’est un conte pour les enfants, sa naissance ? D’ailleurs, nous avons vérifié dans le dossier médical de votre père. Non, rien du tout, son intégrité masculine n’a pas été endommagée. Une pure fable mais franchement vous vouliez faire passer quel message ? Que l’éternel féminin fait même perdre leurs moyens aux vieillards ? C’est pas avec des histoires pareilles que vous allez sauver vos têtes ! »

Chronos la vit se lever et sortir d’une armoire quatre gigantesques classeurs. « Là, tout est là. » marmonna-t-elle. Et il sentit la sueur le recouvrir, une pellicule moite et désagréable, la peur. La méduse en face de lui dut le sentir car elle leva la tête : « Vous pensiez vous moquer de nous. C’est fini, bande de suceurs de sang. C’est la fin. » La lueur fanatique qui pointait au fon de cet iris parfait ne lui disait rien qui vaille. Il savait qu’il y avait bon nombre de squelettes enterrés dans l’épais livre qui recueillait toutes leurs histoires. Son esprit se mit à vagabonder. Tiens que devenait-il ce brave Glaucos. Justement il fallait qu’il lui demande…

« Rhâââââââ…. Voilà, non mais ça c’est le pompon ! Comment voulez-vous que nous vous passions cette histoire-là. » Le vieil homme leva les yeux vers la harpie qui se tenait devant lui et qui brandissait une feuille de papier. « Tirésias. » lui lança-t-elle d’un ton accusateur. Qu’avait-il fait le brave ? Il avait plutôt été bon dans sa partie. Une apostrophe cinglante le tira de sa réflexion : « Non mais, comme châtiment, on ne lui a infligé que la cécité à ce monstre mais c’est une guerre qu’il fomentait. » Soudain, il se souvint de l’histoire et ne put se retenir de rire. Si elle savait… Tirésias n’avait jamais été aveugle, enfin le service avait dû constater cela de visu. Pour son changement de sexe temporaire, personne ne lui avait vraiment demandé de précision. Même chez les dieux, on pouvait rester discret. Et ils avaient tous été très fiers de la répartie qu’ils avaient mis dans sa bouche suite à une querelle de la très jalouse Héra avec Zeus : « Si en amour le plaisir était compté sur dix, les femmes obtiendraient trois fois trois et les hommes seulement un. »

Il pouvait en être fier car cinq minutes après avoir rappelé à la rousse fonctionnaire du bureau 404 – B03 cette tirade mémorable, elle le mit dehors sans ménagement avec un dossier de défense à constituer, ou du moins une idée qui pourrait redorer leur blason défraîchi. Mais le ton de la dragonne était sans appel. Comment faire confiance à un avaleur de rejetons ? La porte se referma sur quelques dieux à têtes d’animaux, des orientaux, sans doute de Basse-Egypte à leurs vêtures. Chronos n’avait plus qu’à rentrer chez lui et trouver une idée géniale. Un miracle.