Un calme Olympien

Il faisait déjà grand jour quand l’homme se leva et s’approcha de la fenêtre. La lumière matinale rendait le ciel cinglant. De la terre humide s’échappaient des volutes immaculées. Il resta un long moment à observer les rais de lumière qui s’accrochaient aux silhouettes noueuses des oliviers. Il se dirigea vers la cuisine. Elle avait laissé la porte ouverte. Il attrapa une orange dans le fruitier en terre et s’immobilisa sur le pas de la porte. La pomme d’or se réchauffait dans la chair tiède de sa paume. Ce n’est que plus tard, quand la matinée serait bien avancée, qu’il dénuderait ce fruit juteux. Y mordre à pleines dents marquerait le nouveau tempo du jour, légèrement plus rapide. Nature crépitante. Insectes aux pas furtifs. Vent bruissant dans les feuilles. En attendant, il appréciait cet instant où la maison était muette, sauve des vociférations de sa femme.

Rhéa avait dû se rendre chez une de ses sœurs ou de ses filles, une semblable en tout cas. Elle s’y plaindrait de son époux, récriminerait sur sa lenteur débonnaire et débusquerait avec avidité les derniers potins. Il verrait approcher sur le chemin poussiéreux sa silhouette massive, et il devinerait sans peine la poussière d’amande restée collée sur ses lèvres gourmandes. En l’embrassant, il sentirait l’odeur poivrée de ses cheveux noirs. Il fermerait brièvement les yeux à l’idée de croquer sa bouche charnue comme une grenade trop mûre.

Il aimait ses journées sans surprise. Les minutes tombaient gouttes à gouttes sur le pré brûlé par l’été. Il pouvait contempler sans bouger le village blotti au fond de la vallée, les silhouettes qui couraient seules ou avec leurs petits vaisseaux à quatre roues. Il sentait le temps s’étirer entre ses doigts comme une pâte molle. Il en appréciait la texture douceâtre. De la terre encore humide de la nuit s’élevaient des bras laiteux qui caressaient l’herbe jaunie et s’accrochaient aux maigres silhouettes feuillues. C’était l’instant béni où le merveilleux se révélait aux yeux des hommes. Au détour d’une promenade matinale, lorsque le vent léger du matin fait frissonner la peau. Le long d’une voie rapide, quand, dans un vallon oublié, un rêve ancien caresse un front soucieux. De longues écharpes de brume, diaphanes et cotonneuses, le sourire d’une fée à l’abri d’un rayon de soleil. Qui sait si ces êtres de chair, sans foi ni loi ne pouvaient croire - ô fugitif éclat temporel - en l’existence d’autres mondes, au-delà des apparences… comme un bref effet de lumière.

Il attrapa le bâton noueux posé devant la porte d’entrée. Là-bas, plus au sud, il pourrait apprécier la descente abrupte de la montagne sur l’isthme de Corinthe. Il jouirait du tourbillon des couleurs franches, bleu, vert émeraude des eaux dormantes, ocre des terres, pureté d’un torrent qui se tarirait bientôt. Il s’amuserait du rire des chèvres déferlant des hautes prairies vers des pâturages plus fournies. Il rentrerait, juste avant cette période de bronze et de chaleur où il fait bon se reposer. il rejoindrait un fils, un neveu, quelqu’un qui l’attendrait à l’ombre du vieil eucalyptus. Apollon peut-être, qui geindrait de n’être plus qu’une statue. Celui-là n’arrivait décidément pas à accepter que leur ère ait pris fin. Ou Zeus, un jour de jeûne : sans déesse, sans nymphette, sans mortelle.

Il ressentait lui-aussi cette perte car il devinait que leur existence dorée touchait à sa fin. Les dieux s’effaçaient dans la mémoire des hommes. Toutes ces matinées à inventer de toutes pièces l’Olympe, des heures à se chicoter sur la guerre de Troie pour savoir quel clan choisir, des nuits blanches sur Médée, de franches rigolades avec les métamorphoses d’Ovide : ces échos surannés lui faisaient encore mal.

Il était revenu à pas lents près de l’eucalyptus qui veillait, avec l’assurance que donne un âge vénérable, sur la maisonnette blanche. Son regard fut attiré par un mouvement au loin, un point qui venait rapidement vers lui. Qui était ce visiteur ? Il plissa les yeux, manœuvre inutile vu l’éclat du disque solaire. Il posa son bâton et s’assit sur le banc de pierre.

Chronos n’avait plus qu’à attendre que se rapproche le tumultueux nuage de poussière brune. Il essaya à nouveau de deviner qui était l’inconnu. Quoique, il avait sa petite idée. Encore une avancée cahotante de ce qui ressemblait une moto matinée d’une troisième roue. Une sorte de triporteur. Oui, c’était bien elle. Pas de doute. Iris la pétulante, la colorée messagère des dieux.