Livraison par DHL (Déesse Hautement Laconique)

C’était bien Iris, la messagère des dieux. Chronos aurait préféré une autre voyageuse ; Déméter par exemple, qui profitait de l’extension du réseau aérien pour goûter à tous les étés de la planète. Elle affichait une mine dorée qui contrastait avec la figure de mère éplorée que quelques érudits gardaient encore en mémoire. C’est vrai, elle  le ravissait par ses frasques, affichant un sourire époustouflant et cachant ses yeux parme sous une paire de lunettes noires. Il se souvenait du jour où était née la légende de Perséphone et de sa génitrice. Le ciel étincelait au milieu des chants des cigales. Eux, installés sur la plage vierge d’une des interchangeables minuscules îles grecques, avaient bu, fêté l’insouciance d’être sur terre dans l’unique dessein de servir d’illusions aux hommes. De cette soirée diantrement partousarde étaient nés deux mythes incontournables, qui avaient eu un franc succès : Déméter et Perséphone, contrastant avec Dionysos et ses Bacchantes déchaînées. Un moyen d’équilibrer cette fichue balance du bien et du mal qu’ils devaient respecter. Résultat un devoir sur la piété filiale et la fidélité et une copie pour folie et sexe débridés… Le parfait reflet de leur bande de joyeux noceurs. Avec leur apparence humaine, se dire qu’ils étaient des dieux, n’était-ce pas risible ? Sans parler de morale, avaient-ils au moins une âme ? Pas sûr. Chronos secoua sa crinière argentée : hors de questions de démarrer les questions existentielles, c’était un boulot de philosophe, pas de divinité. Il plissa à nouveau les yeux. Ce soleil d’août était vraiment perturbant. Il essaya d’utiliser sa main comme une visière. Oui, c’était elle, il ne pouvait s’y tromper. Iris la pétulante, Iris la colérique. Imprévisible. Messagère des dieux. Dans le dernier sursaut de sa moto pétaradante, elle enleva son casque et secoua les dizaines de tresses aux perles colorées qui ornaient son visage abyssin. « Tu t’es fais une tête de méduse ? » Iris ne lui répondit pas, extirpant une épaisse enveloppe kraft de sa sacoche. Il insista : « Il me semble que tu as déjà arboré cette charmante coiffure. Je me trompe ? » Son regard brumeux de myope qui dédaigne les lunettes et autres futilités s’attarda un instant sur le vieil homme avant d’attraper dans sa ligne de mire le vol capricieux d’un papillon. « Oui, en Afrique, il y a quatre ans, deux mois et six jours. Je revenais du Congo Brazza. Mais là, les petites nattes, c’était dans un bouge dans un quartier de la Capitale. J’avais ce pli à prendre pour toi et je me suis égarée. J’ai trouvé amusant de changer de tête. » Il ne releva pas, l’ayant découverte successivement en Marylin, en bonze, son crâne étant d’ailleurs de toute beauté. Le sang hellène à n’en pas douter. Le silence s’abattit brutalement sur eux. Chronos s’en amusa. Il en était toujours ainsi avec la messagère. Elle débarquait, semant la pagaille sur son passage, bousculant leur train-train avec ses mœurs bariolées. Elle dévidait tout un chapelet d’informations en prenant à peine le temps de respirer. Et soudain, panne de son. Arrêt du direct. Qui s’éternisait parfois dix minutes, parfois une heure et plus. Le vieil homme savait que cela mettait la plupart de ses condisciples dans une fureur extrême. Lui s’en fichait, quelle importance ? Ne rien dire, ne pas parler. Il trouvait cela plutôt agréable. Laisser la vie en suspens. Ne rien contrôler ou simplement prendre le temps d’accepter un changement. Ou même rien. Juste être là, aux côtés de quelqu’un, sans attente. Il savait qu’alors le sablier du temps s’interrompait. Oh ! Pas pour longtemps ! Juste assez pour qu’il puisse se couler dans un interstice d’éternité.

« Bon, Chronos, c’est pas tout çà, mais j’ai du boulot. Je suis venue t’apporter cela. » Brusquement tiré de sa rêverie, le dieu du temps regarda d’un air méfiant l’épaisse enveloppe kraft qu’une Iris à la mine goguenarde agitait. Tous deux se dirigèrent vers la petite maison aux volets lavande. Ils s’installèrent dans la cuisine et Chronos sortit deux verres et un pichet de vin frais. Son pouls était plus rapide qu’à l’accoutumée mais aucune nouvelle, bonne ou mauvaise, ne pourrait les empêcher de savourer la production dionysiaque à sa juste valeur. Iris, les yeux mi-clos, égrena son rire mutin. « Ma main à couper que tu aurais cette réaction. Ton monde peut s’écrouler, tu sauras toujours profiter de l’instant présent. » Elle fit glisser l’enveloppe sur le bois ciré jusqu’au vieillard. Celui-ci, pour la première fois de sa longue existence divine, ressentait une vague pointe d’angoisse. Mauvais signe. Il se servit un autre verre : qui pouvait dire si les suivants auraient encore ce délicat goût de fraises écrasées ? Son regard s’attarda sur les murs familiers de sa maison, il aperçut un bout de ciel pervenche et un nuage qui s’effilochait. Il sortit un coutelas de sa poche et entreprit de défaire la ficelle qui entourait le paquet brun oblong. Il en sortit une liasse blanche de feuillets imprimés. Un logo barrait le haut de la première page. Un temple rococo dessiné sur un nuage : le Ministère…