Des nouvelles d’en bas qui vous font tomber de haut

La lumière avait imperceptiblement changé. Chronos se leva. Une soudaine douleur lui vrilla les tempes. Il attrapa un vieux pull et sortit. Il savait qu’Iris le laisserait seul le temps de regarder plus attentivement le charabia administratif qui lui avait été envoyé. Il devinait plus qu’il ne le voyait le paysage familier qui l’entourait. Ses pensées lui échappaient, comme affolées, dévidant avec insistance la journée, des pans de passés, les jours funestes comme aujourd’hui. Elles voletaient, s’attardant aux indices avant-coureurs d’une catastrophe imminente. Trop de copinage avec les aruspices et cette Cassandre des malheurs.

Il relut plusieurs fois la lettre, s’arrêtant sous un arbre, avançant de quelques pas. Il sentait bien derrière lui la présence dansante d’Iris qui le suivait pas à pas. Il avait d’abord pensé à une retraite anticipée. Les autorités se seraient soudainement rappelé l’existence de dieux un peu passés de mode. Cela aurait été un moindre mal car le changement de statut n’aurait pas modifié magistralement le cours de leurs vies. Non, les feuilles du ministère puaient la cabale et le coup fourré. Une idée à deux sous d’un fonctionnaire zélé qui avait gravi les échelons à coups de flagornerie. Ciel que la nature humaine était vile, prévisible et immuable. Bref, cette étroitesse d’esprit transpirait sous les formules ampoulées dactylographiées : « Dans le désir de mener à bien les réformes actuellement en cours dans le monde et afin de lutter contre la déperdition des fonds des nations, une vaste réforme de nos institutions a été entreprise. Des convocations vous seront remises. En entretien individuel, nous pourrons ainsi évaluer de manière objective le réel bénéfice que la communauté a retiré de vos services et de ceux de votre équipe. Nous espérons votre entière coopération, qui nous permettra d’assurer à nos concitoyens un meilleur service à un moindre coût. » En gros, cela voulaient dire que de gros ennuis se profilaient à l’horizon. Quelle idée aussi avait-il eu de se faire élire représentant de la clique olympienne ? Il fallait être suicidaire pour se charger d’une pareille équipe de bras cassés. Il soupira, il n’avait pas vraiment eu le choix. Les volontaires ne s’étaient pas bousculés au portillon, les autres velléités de représentation se résumant à des non-choix, le colérique et fougueux Arès (la guerre assurée) ou la non moins redoutable Thétis (périr dans les flots !). 

De lui dépendait donc le sort de leur petite communauté, l’avenir qui se dessinait devant eux et aussi celui de leurs créations. Il interrogea un peu Iris. Comme il s’en doutait, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Il faudrait peu de temps pour que les lieux soient envahis par le panthéon grec au grand complet. Et les autres aussi, les héros de seconde zone, Tantale, Niobé, les Néréides, les géants… Une atmosphère de poulailler géant. En gros, ça allait être le bordel, au propre comme au figuré. Les mythes et les habitudes ne risquaient pas de changer d’un iota.

Il resta là, immobile. Sa respiration lente, sifflante, venait à peine troubler la quiétude environnante. Il attendait, attentif à ce mouvement qui montait de la vallée par tous les chemins, à ce bruit sourd qui se formait ici et là, au pied des sources, à l’abri des restes d’une colonne antique, cette clameur qui gonflait peu à peu et qui amènerait chaque divinité, chaque déesse, chaque infime héros sur le sentier qui conduisait à la petite villa aux volets lavande. Et cette angoisse, qu’ils avaient longtemps occultée,  cette peur non seulement de glisser dans le néant mais aussi de voir le passé s’effacer comme disparaissent les inscriptions gravées dans les pierres tutélaires semblaient lentement assombrir le ciel et engloutir les collines avoisinantes.