Une tribu au grand complet

C’était la fête.  Ils étaient tous là, la famille réunie au grand complet. Tantale, qu'il n’avait pas vu depuis qu’il s’était réfugié en Australie. Les amazones, qui avaient bien leurs deux seins. Elles étaient venues en bus, la situation était bien trop urgente lui expliqua Hippolyte. Il serra la main à quelques faunes et à ce cher Chiron. Il remarqua certains couples légendaires qui s’éclipsaient  un long moment. Enfin, quoi ! Ca gesticulait, s’embrassait à tout va. Déjà un grand feu avait été allumé et on entendait de la musique. Mais si le plaisir des retrouvailles dura une partie de la nuit, la raison du rassemblement et ses conséquences probables refirent rapidement surface. Place aux discussions.

Après des heures de palabres et de crises larvées ou ouvertes, Ulysse avait, avec sa finesse habituelle, résumé la situation, pesé le pour, le contre, émis hypothèses et déductions. Mais l’essentiel était là : dans cinq heures et dix-sept minutes, Chronos devait se présenter devant l’autorité de tutelle. Soit neuf heures trente tapantes. Pour le transport, Hélios s’était proposé, on pouvait compter sur sa ponctualité. Chronos sentit une chape de fatigue lui broyer les épaules ; encore une heure avant de les renvoyer tous dans leurs pénates. Les tranquilliser, les assurer qu’ils seraient tenus au courant. Il savait bien que l’exercice est un peu vain mais parfois il fallait juste faire les choses même si l’espoir restait mince. Ils s’étaient tous retirés, un léger sourire aux lèvres, une lueur amusée dans les yeux à l’évocation du diabolique labyrinthe, des rêveries dans le jardin des Hespérides et des travaux d’Héraclès. On pouvait aussi noter un excès d’ambroisie. Dire qu’il en avait même bu une coupe parce que… parce que lui, que seuls les parfums capiteux des vins athéniens apaisaient, avait décidé de faire comme si. Comme s‘ils étaient de vrais Dieux, immortels et respectés. Avec leurs rites et leurs cultes immuables.

Rhéa s’était approchée de lui. Elle avait bien des défauts mais sa fidélité était légendaire. Il la regarda tendrement. Il était temps de rentrer et de tâcher de trouver le repos. Même si mille idées tournaient dans sa tête. Heureusement le nectar des dieux l’emmènerait sans effort dans les bras de Morphée. Ils s’attardèrent, tendrement enlacés, à observer les étoiles. Ils les connaissaient par cœur, leur éclat, leur place dans l’immensité sombre, changeante suivant les saisons et surtout leurs histoires : Orion le grand chasseur et Vénus, les Pléiades, les Dioscures, ces sacripants. Ils s’arrêtèrent un instant en admirant le ballet gracieux des Perséides. Ils  gravirent ensuite lentement le petit chemin pierreux. Un dernier regard sur le seuil d’entrée vers la Voie Lactée et la porte violine se referma sur le couple vouté.