Un fanal dans la nuit

Il entendit le trottinement discret de son épouse. Une main douce malgré l´âge se posa sur son épaule. Elle tira doucement sa manche, il se retourna lentement, détachant ses yeux de la vallée avec peine, et la suivit. Sa toge était prête. Il était temps d´y aller.

Les aiguilles indiquaient neuf heures quinze sur le cadran de l´église baroque qui contrastait avec les austères bâtiments du ministère. Chronos secoua sa chevelure argentée. Il ajusta quelques plis, embroussailla sa barbe et ses sourcils. Il avait vraiment perdu l´habitude de porter le costume traditionnel. Il s´appesantit sur le petit groupe qui l´avait accompagné: Rhéa, Zeus, leur turbulent et célèbre rejeton, Hermès son petit-fils tendrement aimé, et le vieux Chiron. Il omit intentionnellement de voir l´angoisse tapie sous les sourires de façade. Face à l´épreuve, il leur avait toujours seriné Faîtes bonne figure. Il serra quelques mains, caressa la joue de Rhéa et se dirigea d´un pas ferme vers la porte vitrée qui le séparait de l´immense hall pavé de marbre rosé et des corridors en enfilade où s´alignaient les portes numérotées à l´infini. Il ne se retourna pas et tendit sa convocation au planton de service.

Après avoir longtemps cherché, il finit par trouver le service désigné dans la convocation. Il s’assit sur une des banquettes en bois ciré, inconfortable, et attendit. Boiseries lustrées et rangée de portes anonymes. Il regarda à nouveau le petit bout de papier bleu que lui avait tendu la réceptionniste. Bureau 404 – B03. Il leva la tête et observa un long moment les lettres et les chiffres chromés sur la porte de droite. Minuscule dans cet immense corridor vide, comme une perle solitaire sur un long cordeau, frissonnant sous sa toge à l’antique, il se sentit profondément seul et suranné.

Il était plongé dans ses pensées depuis une éternité lui semblait-il quand quelques bonzes vêtus de soie orangée et une femme aux yeux alourdis de khôl et dont chaque pas faisait cliqueter les médailles qui ornaient ses chevilles. Ses pieds nus effleuraient avec grâce les lattes brunes. Présentations succinctes. Puis plus un mot, tous semblaient faire preuve d’un calme hors du commun. Hormis un léger tic au coin de la bouche du vénérable asiatique ou un tremblement furtif des breloques dorées. Ou un raclement de gorge inopportun.

La porte de droite s’ouvrit doucement, provoquant un léger flottement divin. Les bonzes se levèrent en un gracieux ballet, et Chronos se retrouva seul avec sa voisine, entourée d’un nuage odorant d’épices. Poliment, il s’enquit de ses origines, de sa spécialité. C’était une déesse populaire résidant à Saint-Domingue mais originaire d’Afrique. Avec des origines fortement chrétiennes. Un métissage, donc. Chronos, « Grec, simplement grec. » Il se rembrunit en écoutant ses paroles. Comme leurs pouvoirs avaient diminué ! Ils apportent un peu d’érudition ou de piquant dans la vie des hommes. Quelques vérités éternelles et des mythes enchanteurs. Que pensait-il venir accomplir ici ? Protéger les siens ? Lui, le vieillard chenu. Et de quoi ? De leur inutilité. Les humains les considéraient désormais comme des idoles de pacotilles. Quoi qu’ils fassent, ces derniers s’éloignaient d’eux, grisés par d’autres lucioles. Peut-être cette femme, jeune encore, était-elle la dépositaire de quelques illusions de jeunesse ? Sans doute croyait-elle posséder la source vivifiante capable d’étancher cette quête incessante, cette soif de connaissance inextinguible que chacun porte en soi ? Bah, les dieux ne sont que des effigies usées. Il se sentait las, épuisé d’avoir touché l’incroyable légèreté et la vacuité désarmante des hommes. Dérisoire labeur que de leur servir de fanal dans la nuit.